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Mon premier brocard à l’approche

Date : 24/05/2011

L’approche ou pirsch, je sais ce qu’évoque ce mot magique pour la plupart des chasseurs. L’approche du chevreuil ou du cerf au moment des amours, chasse de choix dont, comme nombre de mes congénères, j’ai bien souvent rêvé. A vrai dire, de nos séances d’approche pour Belge moyen, nous non plus, les chasseurs de l’Ardenne, de ces régions où tout bois, relief, horizon, est mesure paisible, harmonieuse, et dans la mesure de nos travaux d’approche, nous n’avons pas rapporté de quoi surcharger nos murs de trophées. Mais, ce qui vaut peut-être autant, c’est que nous en avons gardé des souvenirs amusants et des émotions rares, des impressions, sinon grandioses, du moins d’une précieuse qualité de beauté. De cette beauté que l’on garde en soi pour mieux la retrouver aux jours les plus sombres, quand la grisaille s’empare de notre esprit.

Lorsque j’ai commencé à pouvoir chasser seul, on m’a véritablement lâché dans la nature, car mon ami Joseph n’était pas ce que l’on peut appeler un affûteur et encore moins un pirscheur, il préférait la battue. Les deux premières années, je n’ai pu tirer qu’une balle vers un brocard, et l’ai raté. L’année suivante, j’ai eu la chance de pouvoir tirer un six pointes et, ainsi de suite pendant quelques années quand je chassais du côté de Baclain.

Les circonstances de la vie ont fait que nous avons changé de territoire. J’ai alors eu la chance de pouvoir chasser avec un as de l’affût, et de l’approche aussi. Nous étions, avec un autre ami de toujours, invités à l’affût, et il nous a fallu un petit temps pour connaître ces nouveaux territoires, d’où, souvent, nous rentrions bredouilles, sans pour cela nous décourager, tandis que notre ami René, lui, tirait quelques beaux trophées chaque saison.

Voyant que nous ne tirions pas, il trouvait cela bizarre, et il me dit qu’un de ces jours il m’accompagnerait. J’attendais ce jour avec impatience, et il vint. Cela se passa un samedi matin. Nous partîmes pour Maspelt ; il faisait encore noir lorsque nous sommes arrivés sur le territoire ; quelque chose traversa la route dans la lueur des phares : un renard ou un chevreuil ; deux cents mètres encore et, dans la bordure de sapins à gauche, deux yeux fluorescents luisent ; à cette hauteur, il ne peut s’agir que d’un chevreuil. Il fait complètement noir, pas d’étoiles, nous sommes largement en avance. Nous approchons de l’endroit choisi pour l’approche ; la voiture rangée, nous voilà prêts.

Ma carabine, toute neuve, est sortie de son fourreau, je glisse une balle dedans. René se retourne vers moi et me dit : « Cela me fait frissonner d’entendre la balle qui entre dans la chambre, cela me rappelle d’autres souvenirs ». Je ne dis rien, il n’y a plus que le silence de la nuit. La forêt semble retenir sa respiration et se faire notre complice, alors que nous allons essayer de lui prendre un des ses hôtes. Nous commençons notre progression, à pas légers, nous arrêtant chaque fois qu’au bout du chemin se relève un coin plus clair, pour fouiller cette pénombre avec nos jumelles.

Le ciel s’anime et les nuages défilent ; en moi-même, j’espère qu’il ne va pas pleuvoir. Le jour se lève très vite et les oiseaux ne s’y sont pas trompé; je reconnais le sifflement du merle et le chant des pinsons. Pour un peu, j’oublierais que je suis là pour tirer un brocard, pour le surprendre au petit matin, le ventre plein d’herbe, les bois humides de gouttes de rosée ramassées aux feuilles de jeunes bouleaux. Cet animal inconnu va-t-il déboucher des sapins, qui étalent leur jupe longue pour ne rien laisser voir de ceux qui leur ont demandé asile et protection.

Il n’est pas sur cette pente bordée de jeune bouleaux et de jeunes épicéas ; impitoyables, mes jumelles n’y laisseraient pas passer un écureuil. Il n’est pas dans le fond non plus, où brillent des flaques d’eau. Chacune des souches que mon oeil me fait découvrir me donne un petit choc au coeur. Toutes les minutes, René, me dit de me taire, je trouve cela étrange étant donné que je ne dis rien, soit ! Soudain, sa main me prend le bras, je ne bouge plus ; entre deux troncs, quelque chose vient de bouger, un mouvement gris ; ensemble, secoués du même contact, nous restons figés sur place, jumelles rivées aux yeux ; nous distinguons deux chevreuils, eux-mêmes arrêtés, ils nous regardent, ils doivent sentir la même brusque tension qui nous relie, ils nous ont senti, font volte-face et disparaissent, sans faire le moindre bruit. Nous continuons notre progression dans cette fraîcheur de terre moite, au parfum d’eau.

C’est de la vraie chasse, le plus malin gagne et le plus silencieux aussi. L’homme est maladroit, malgré ses précautions, ses pieds cassent des brindilles ou des branches ; l’homme est lent, mais il a la vitesse des balles ; l’homme a des yeux insuffisants, mais il a des jumelles. L’animal est rapide, sensible aux moindres effluves, au moindre bruit, au moindre changement dans son environnement, l’animal est chez lui, assuré de toutes les complicités : vent, oiseaux, abris.

Mais revenons-en à notre approche, nous continuons à marcher précautionneusement ; là-bas une chevrette, surprise, a sauté sur ses pattes filiformes, un brocard invisible nous aboie de sa voix rauque, il continue de nous invectiver, en restant à la même place, invisible. Le soleil a maintenant percé les nuages, il commence à faire chaud, et je commence à douter de notre réussite, René accélère le pas pour reprendre le bon vent, en direction de la voiture, fatigué par la tension nerveuse de ces deux heures de marche, moins que moi toutefois pour qui c’est une première expérience. Nous ne parlons plus à voix basse et nous marchons sans prendre beaucoup de précautions. Je me dis qu’il n’est pas venu au rendez-vous ce brocard que j’avais tant espéré, René me demande de m’arrêter, il a sorti de sa poche son appeau et siffle.

Je ne sais comment cela s’est passé, ni d’où il est sorti, mais, il est là, sur ma droite, il a débouché en trois bonds et s’est arrêté pour nous regarder, là, à cent mètres, ses longues oreilles pointées que dépassent largement les bois, pas besoin de jumelles ; je n’ose plus bouger, je suis à genoux, ma carabine toujours à l’épaule. René me dit doucement : « Tires ! » ; j’épaule ma carabine, bouge le cran de sécurité, place mon réticule au défaut de l’épaule, et, malgré cette fièvre, cette émotion folle qui s’est déchaînée dans ma poitrine, je lâche la balle. Cela a duré très peu de temps, René me dit : « Touché ! Il a fait un saut sur place mais n’est pas tombé.». Il met sa main sur mon épaule, et paisiblement me demande de me calmer.

Après quelques instants d’attente, il me fait signe d’aller voir, et c’est presque en courant que je me rends à l’anchuss. Je ne vois même pas le sang, tant la tension et l’énervement l’emportent, René arrive et me dit : « Là, du sang, il ne doit pas être loin », nous attendons encore quelques minutes, il va voir, et avec soulagement je l’entends dire : « Il est là ! », je le rejoins, saisi par une indicible émotion.

Un trophée, oui ses perlures sont exceptionnelles, mais petit de corps, et quelle disproportion entre ce petit corps, cette épaule de rien du tout et le trou béant de ma balle. Après l’avoir vidé, nous nous mettons en route vers chez l’ami Helmut, pour fêter avec Karl, le garde, ce brocard que ne n’oublierai jamais, mon premier brocard tiré à l’approche ...

Michel Rocoux


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